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Leica M8 : prise en main

samedi 4 novembre 2006, par Pascal Méheut

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Si vous avez lu une des nombreuses prises en main ou un des tests déjà publiés, vous avez sans doute remarqué qu’ils insistent tous sur le fait que le M8 ressemble beaucoup à un M argentique. C’est tout simplement parce que c’est vrai et que c’est marquant. Chaque fois que je pose le mien à coté du M8, la ressemblance me frappe.

La prise en main

À l’usage, le revêtement ne glisse pas et la prise en main est bonne. Les boutons de navigation à l’arrière aident les doigts à se bloquer et à la prise de vue, on retrouve exactement ce coté "bien en main" du M argentique.
Au final, le levier d’armement me manque moins que ce que j’aurais cru et pourtant, réarmer est un réflexe : je n’arrive pas à déclencher un M sans que le pouce ne parte. Mais je me suis fait au M8 et j’aime beaucoup cette façon de travailler au moteur qui permet de faire des séries facilement. Je faisais déjà ça avec du film et c’est juste plus facile.
Finalement, le levier me manque surtout quand je ne photographie pas, pour manipuler le boitier, le sortir du sac ou l’y remettre, le poser sur une table pendant que je transfère la carte mémoire sur un ordinateur. Dans ces cas là, j’ai encore peur qu’il me glisse des mains. Irrationnalité de la peur d’abîmer un boitier tout neuf ? Peut-être. En tout cas, j’attends avec impatience la poignée qui devrait améliorer les choses.

Le viseur

Là aussi, c’est un viseur de Leica M. La différence de grossissement par rapport à un 0,72 est peu visible, il me semble même un peu plus lumineux que mon M7 équipé d’un viseur "d’avant le MP".
Il faut juste s’habituer au couple des cadres pour le 24 et le 35 qui semblent bizarre au début. Le cadre du 75 est également un peu difficile, comme dans les autres M avec juste les coins marqués mais on s’y fait.

L’ergonomie

En dehors de la partie prise de vue dont l’ergonomie est très proche de celle d’un M7, la partie numérique a aussi héritée de cette philosophie minimaliste. On peut reprocher au M8 de ne pas montrer en permanence certains paramètres tels que la sensibilité choisie, la balance des blancs ou la correction d’exposition et de nécessiter de recourir à l’écran principal pour les changer.
C’est sans doute vrai mais à l’usage, j’ai découvert que c’était moins génant que ce à quoi je m’attendais, surtout venant du DMR qui lui offre justement tout cela.
D’abord parce qu’il est en fait agréable d’avoir un grand écran affichant les paramètres en caractère de bonne taille et ensuite parce que Leica a intelligemment séparé les réglages en deux menus différents : la touche Set appelle le menu contenant tous les paramètres d’usage fréquent, sensibilité, balance des blancs, correction d’exposition, raw/JPEG et permet de les changer vraiment rapidement. La touche Menu permet elle d’accèder aux autres paramètres : saturation/accentuation, heure et date, formatage...

Au final, on travaille un peu comme avec un M sans cellule où on s’imposait de toujours prérégler l’exposition avant de travailler sans y penser : on change la sensibilité en fonction de l’endroit où on est et on fait des photos.

La réactivité

Elle est très bonne et là aussi, il y a eu de gros progrès de fait chez Leica par rapport au DMR qui met 3 secondes à s’allumer et est lent à écrire et visualiser les images. Le M8 s’allume en nettement moins d’une seconde. Cela n’est pas aussi instantané que certains boitiers Canon ou Nikon mais en pratique, c’est imperceptible. Si vous appuyez sur le déclencheur pour réveiller le M8 alors que le boitier est autour de votre cou par exemple, il sera prêt bien avant que vous n’ayez eu le temps de le porter à l’œil.

L’écriture sur la carte est également rapide, la visualisation des images aussi et il n’y a pas de latence perceptible au déclenchement.

L’autonomie

Elle est donnée pour 500 vues mais je n’ai pas encore eu l’occasion de la tester. Il faut aussi reconnaître qu’on passe beaucoup de temps à regarder l’écran avec un nouvel appareil ce qui n’aide pas la batterie. Celle-ci est compacte ce qui va permettre d’en emmener plusieurs facilement. Le chargeur est également bien concu, sans aucun cable. On met la batterie dedans et on le branche dans une prise de courant. Il est livré avec des adaptateurs pour les différents pays et même une prise pour allume-cigare de voiture.

L’exposition

La cellule est étonnante quand on sait qu’elle utilise le même principe simple que celui des M6/M7/MP qui ne devrait pas trop convenir en numérique. Elle expose pourtant précisément sans griller les hautes lumières et il est possible de travailler en mode auto avec pour le moment moins de déchet qu’un M7 chargé en dia.
Le seul cas où l’exposition automatique avoue ses limites, c’est bien sûr en cas de forts contrastes, en photo de nuit par exemple. Encore que même là, elle s’en sort plutôt bien. Mais exactement comme avec tout autre boitier, argentique ou numérique, c’est le genre de cas où le discernement du photographe et éventuellement un peu de bracketing sont nécessaire pour déterminer la bonne exposition.

Les optiques

On aurait pu préférer un capteur format 24x36 mais bon, Leica a fait ce choix pour des raisons de qualité d’image et de prix. Et ça marche bien : pas de vignettage, des optiques qui piquent sur tout le champ à pleine ouverture...

Je l’ai utilisé avec les Elmarit-M 24 mm f/2,8 Asph., Summicron-M 28 mm f/2 Asph., Summicron-M 35 mm f/2 Asph., Summicron-M 50 mm f/2, Apo-Summicron-M 75 mm f/2 Asph. et Apo-Summicron-M 90 mm f/2 Asph.. Aucun problème mais les très rares essais avec le 90 m’ont montré que j’avais toujours autant de mal à faire une MAP précise au M au delà de 90 mm réel (le 90 mm est équivalent à un 120 mm).
Le 75 mm, équivalent d’un 100 mm me convient mieux (1) et je pense ne pas garder le 90 mm. Là aussi, il faut être concentré et précis pour faire un portrait à pleine ouverture et avoir le plan de mise au point là où on le voulait. Des yeux de vingt ans aideraient sans doute aussi. Mais rien de nouveau non plus par rapport aux M argentiques et cette optique reste utilisable pour ceux qui n’avaient pas de difficulté avec le 90 mm.

En dessous, la MAP devient plus facile et si je regrette que le 28 mm f/2 ne soit pas aussi compact que le 35 mm f/2 qu’il remplace maintenant et que le nouveau 28 mm f/2,8 si petit, n’ouvre pas à f/2, tout se passe bien. Le 50 mm se transforme en un 65 mm et c’est très pratique à mon goût pour des photos de rue un peu distantes mais sans l’effet télé d’un 90 mm, pour du portrait, des détails...

Le bruit de déclenchement

Il est effectivement très différent de celui d’un M classique et plus important. Mais Leica a bien fait son travail et il est assourdi ce qui le rend peu perceptible par le sujet. J’ai fait des photos dans une église presque vide et dans le métro ; dans les deux cas, personne n’a relevé la tête quand je déclenchais.

Les vibrations

Par contre, le nouvel obturateur vibre plus et on le sent. Bien que je ne puisse pas dire encore avec certitude qu’il en soit la cause, j’ai perdu une vitesse lente. En gros, j’obtiens au 1/8ème le même taux de netteté que j’avais avec le M7 au 1/4 sec, et rien de bien exploitable à cette vitesse. Bien sûr, le numérique est plus exigeant, on observe à 100% - ce qui correspond à un tirage géant - et je n’ai pas encore la poignée qui m’aide à me stabiliser mais c’est ce que je constate. La possibilité de grimper aisément en sensibilité compense toutefois ce petit inconvénient.

La qualité d’image

Elle est aussi bonne que ce à quoi on pouvait s’attendre après le DMR : remarquable avec des couleurs nuancées, très "argentique" et avec un piqué qui fait honneur aux optiques. Pour se faire une idée, le plus simple est de regarder les différents tests qui le comparent au Canon EOS 5D par exemple.

La balance des blancs

Si là aussi il y a eu des progrès notables par rapport au DMR, il reste encore du travail pour arriver au niveau d’un Nikon D2X ou même de certains compacts. La balance des blancs automatique fonctionne plutôt bien en extérieur mais fait parfois des sauts surprenant entre par exemple 5600 K et 3500 K pour le même sujet suivant le changement de cadrage ou d’optique. Autant dire qu’il vaut mieux y faire attention. Parmi les techniques qui marchent bien :

ne jamais être en automatique mais toujours choisir sur le boitier la configuration correspondant à la lumière du moment et faire à l’occasion des balances des blancs manuelles. C’est sans doute la meilleure solution pour travailler en JPEG

En Raw, on a plus de choix :

  • laisser le boitier sur 5400 K par exemple et corriger dans Capture One quand on est en lumière artificielle ;
  • photographier de temps en temps une charte de gris ;
  • utiliser l’outil d’ajustement automatique de la balance des blancs dans Capture One.

J’utilise ces 3 dernières techniques et je n’ai plus vraiment de problème. L’expérience du DMR aide beaucoup sur ce plan.

Le bruit numérique et les hautes sensibilités

Là aussi, le progrès est impressionnant comme indiqué dans les tests déjà publiés : à 160 et 320 ISO, il n’y a aucun bruit. A 640, il reste à peine perceptible et ce n’est même pas la peine de le supprimer. A 1250, il est plus important et un peu de post-traitement peut être nécessaire. Pour le moment, j’ai obtenu les meilleurs résultats avec Noiseware plutôt qu’avec NeatImage ou NoiseNinja mais je n’ai pas fait de comparaison rigoureuse.
2500 ISO est plus une sensibilité de dépannage et ne supportera pas les agrandissements.

Si on compare avec les concurrents et qu’on prend en compte l’évolution par rapport au DMR, on peut dire qu’on est du niveau de Nikon et que Canon conserve ses 2 ans d’avance en hautes sensibilités.

Les problèmes

Pour le moment, j’ai remarqué deux problèmes :

  1. le profil de conversion des couleurs dans Capture One marche bien pour la lumière du jour mais induit une dérive dans le magenta quand la température de couleur est très basse aux alentours de 2400 K. Leica est au courant du problème qui est assez facile à corriger avec un profil spécial pour les éclairages incandescents. De nombreux appareils ont d’ailleurs plusieurs profils dans Capture One à cet effet.
    Voici un exemple montrant le résultat en lumière du jour, la dérive à 2400K visible notamment sur les tons chairs et la correction de la dérive avec un profil spécifique. Ce n’est donc rien d’insurmontable.
  2. plus génant, il y a un phénomène de "bleeding", c’est à dire qu’à haute sensibilité, une source très lumineuse va baver sur les pixels voisins. Cela peut se traduire par une bande horizontale de densité différente qui part de la source lumineuse et traverse pratiquement toute l’image. Le problème n’est pas inconnu sur les CCD et a notamment frappé le Canon EOS 1D et peut-être aussi le Nikon D200. Dans ces deux cas, une mise à jour du firmware ou un passage en SAV ont permis de régler le problème. Sur le M8, il n’apparaît qu’en cas de source massivement surexposée à coté d’une zone plutôt claire elle même mais pas sur la plupart des images de nuit notamment. Donc, rien de très inquiétant mais le phénomène est curieux parce que le DMR semble, lui, être totalement immunisé alors que son capteur est très proche de celui du M8
    Voici un exemple de banding :

Mais il n’est pas systématique et sur d’autres photos de nuit où les sources lumineuses ne sont pas autant surexposées, il n’apparaît pas. Ainsi sur l’image suivante, l’éclairage au plafond bien que saturé n’a pas provoqué le phénomène.

Exemples

Voici deux exemples, photographié un dimanche matin au Jardin du Luxembourg à Paris avec le M8 et le Summicron-M 28 mm f/2 Asph. à f/8. Photographiquement, ils ne sont pas très intéressants mais ils permettent de se faire une idée du rendu du M8. A cet effet, les fichiers Raw d’origine sont téléchargeables (liens sous les images). Pour les traiter proprement, il est nécessaire d’utiliser Capture One 3.7.6 et surtout pas Adobe Camera Raw et de ne pas hésiter ensuite à accentuer pour faire sortir le piqué.

Ils permettent également de se faire une idée de la discrétion réelle du boîtier : les joueurs d’échecs n’ont bien sûr pas relevé la tête. Quand à la femme aux mèches, j’étais à moins d’un mètre derrière elle, pratiquement en butée de mise au point du 28 mm et j’ai pu faire 4 photos sans qu’elle ne remarque jamais ma présence.


Image disponible au format DNG : téléchargement (10,1 Mo)


Image disponible au format DNG : téléchargement (10,1 Mo)

Conclusion

C’est simple : je ne veux rien d’autre. C’est petit, discret, léger, très bien conçu, rapide et la qualité d’image est au moins aussi bonne que tout ce qu’on peut trouver sur le marché.

Sauf mention contraire, les illustrations du matériel sont issues des documents Leica Camera
Photographies de l’auteur